Voilà plusieurs semaines que je traversais le lycée un peu comme désincarné. Les autres élèves me parlent peu, mais me parlent désormais normalement. C'est fou la capacité de résilience rapide des masses face aux faits divers. Quelques individus sont touchés le reste de la communauté s'émeut une semaine, deux, trois, et puis la vie reprends son cours normal comme si de rien n'était. Pendans tout ce temps j'avais l'impression que jamais la vie ne me semblerait plus normale.
Les histoires avec mon père ne m'avaient jamais touché que de loin. La seule et unique fois où j'ai eu un aperçu de ce qu'il était c'est le soir où le Yard l'a arrêté. J'ai été choqué mais à un autre niveau. Avec la mort de (...), c'est un peu comme si on m'avait retourné tous les organes à la mains d'un seul coup qu'on les avait replacés dans le désordre et que depuis, ils s'adaptaient à la douleur. Je pensais que ça n'en finirait jamais et pourtant...
Jeudi 5 mais, alors que je traversais le bâtiment de sciences, Pierrick commence à marcher à côté de moi. Nous ne nous sommes pas vraiment parlé depuis que c'est arrivé, d'ailleurs je me demande si nous nous sommes déjà réellement parlé avant en dehors des bonjours, aux revoirs et autres banalités du genre. J'oscille brièvement entre le "What the f... ?" et "Oh sh.t, there's always someone who doesn't seem to feel you've been pitied enough...", et voilà qu'il se met à me parler du devoir de physique-chimie vers lequel je me rends avec un peu d'avance, une habitude que j'ai pris depuis que (...) d'aller dans la salle du cours suivant si elle est déjà ouverte et généralement, celle de Physique l'est systématiquement. Je réponds vaguement que j'ai fait de mon mieux et que ma note nous dira si c'était suffisant et décide de couper par le labo de science qui est vide à cette heure en espérant qu'il va penser que je vais voir le prof ou que sais-je. Mais non, il me suit.
On est au milieu du labo quand il m'arrête d'une main sur l'épaule.
- Comment tu vas Thack ?
J'avoue que je suis un peu désarçonné par sa question, je crois qu'on ne me l'a pas posée depuis des lustres dans la vie normale. Même Mum n'osait plus, je crois qu'il n'y a que les gens qui ne savent pas ou mon psy qui osent me la poser, les premier par politesse, le second sans doute par pur réflexe professionnel. Il me faut une ou deux secondes pour répondre, ne sachant pas si ça m'énerve, si ça me touche ou si I just don't give a f... tout simplement. Et comme finalement, ça me touche et je décide de lui faire une réponse sincère.
- J'essaie de faire aller. Je crois que c'est moins dur maintenant. Je vis avec. Je vivrais toujours avec. J'espère juste qu'à un moment ça évoluera en autre chose parce que pour l'instant c'est assez douloureux. C'est gentil de demander.
- Je peux te poser une question ?
- Vas y toujours.
- Vous sortiez déjà ensemble à la fête chez Florian, en octobre ?
A ce moment là , je me demande en quoi ça l'intéresse, mais ça fait un bien inattendu que quelqu'un m'en parle, spontanément. Alors je réponds sans réfléchir, de toute façon il sera toujours temps de lui dire quand j'aurais envie d'arrêter le sujet non ?
- On se tournait autour. Mais ça s'est fait plus tard, même s'il me semble qu'il m'a fait un piou pendant que je dormais à moitié.
- Vous n'en avez jamais reparlé ?
- Euh non, comment tu sais ça ?
And now ladies and gentlemen, if you could please put yourself in my shoes and in the same mood of grief and sadness I was at that very moment, I would ask you to be kind and forgive my lack of sense.
- Parce que c'est moi qui t'aie embrassé cette nuit là .
- Uh ?! Ben pourquoi
At that moment, you CAN actually throw a dozen Highland hairy cows at my face for sheer dumbness. Yes, you can !
- Parce que j'en avais envie. Et j'en ai toujours envie.
- C'est une déclaration ? Un coming-out ?
- Je ne suis pas particulièrement dans le placard, disons que je n'avais aucune raison de m'afficher plus que ça jusqu'ici, mais que pas mal de gens savent que je suis gay au lycée. Et oui, c'est une déclaration.
- Err, well, THAT's unexpected ! Je sais pas quoi te dire. Sincèrement. Tu me prends de court. J'ai rien contre toi, Pierrick, mais euh, enfin, je suis un peu... "ailleurs" ces temps-ci...
- Je sais. Je me doutais que tu voudrais prendre un peu de temps pour réfléchir...
- C'est un peu ça. Tu veux bien me laisser du temps alors ?
- Oh oui, je pense que tu as quelques secondes avant que...
- Quelques secondes ?! Avant que quoi ?
- Avant que : ça.
Et là il m'a embrassé. Au propre comme au figuré. Oh rien de bien dingue, juste un piou un peu prolongé sur ma bouche et ses deux bras masculins autours de moi. Rien pas de passion ravageuse, juste un mouvement de tendresse, sincère. Je me suis retrouvé avec un boule dans la gorge et je me suis mis à pleurer, là , comme un con, dans ses bras lové contre son torse pendant qu'il me serrait fort. Comme il y a quelques semaines quand j'ai enfin réussi à pleurer dans les bras d'Emma, cet après-midi là au Thabor. Et puis au bout du quart d'heure de pause, la cloche à sonné. J'ai pris sur moi, j'ai arrêté de pleurer, je l'ai embrassé, par envie et par besoin autant que parce reconnaissance je crois, c'était curieux. Et on a filé en devoir de Physique-Chimie à temps pour la sonnerie d'entrée en cours.
En sortant, il m'a attendu. Je lui ai dis que je ne savais pas ce que je voulais, il m'a dit que ça n'était pas grave. Emma est sorti à ce moment là . Il m'a enlacé, m'a passé la main dans les cheveux, m'a embrassé sur le front m'a regardé et m'a dit avec un demi-sourire : "J'ai attendu déjà six mois, alors tu sais déjà que je suis patient. Je suis là , j'ai le temps, je ne vais pas partir et, si ça peut te rassurer, j'ai un appartement où j'habite tout seul."
Amoureux ? Non. Charmé. Je ne sais pas. Mais n'empêche que depuis dix jours, quelques chose à changé. L'absence est toujours là et elle me brûle toujours quelque part au dedans. Sauf qu'en même temps, maintenant, il y a quelquechose de léger qui adoucit mes journées. Un petit truc tout con, qui me fait me dire que, certes, je n'oublierais jamais (...) mais qu'il y pourrait bien y avoir de la place pour un autre là dans un coin de mon palpitant. Stars shining bright above me ? Possibly.
Pour une fois la chanson mais un de ses vers donne son titre au billet. Elle me fait penser à la fois à (...) que j'aime, que j'aimerais toujours, auquel je pense et penserais continuellement sans pouvoir m'empêcher de penser, "et si ?" mais elle me fait aussi penser à celui qui, en toute simplicité, vient de rallumer cette petite lumière en moi. And in your dreams whatever they'll, be dream a little dream of me.